Becoming A Historian
Devenir Historien ou historienne

L’histoire, les historiens et vous

Ce guide offre une introduction à la profession d’historien en plus d’aider à franchir les diverses étapes pour devenir historien, depuis la décision de s’inscrire aux études supérieures jusqu’à l’obtention d’un emploi universitaire. Nous nous attardons aux stratégies et aux situations pratiques qui, à notre avis, n’ont pas été abordées convenablement dans les autres publications. Si le guide tient compte du contexte international, en l’occurrence du marché du travail aux États-Unis, il porte surtout sur la profession au Canada. Il traite du contexte universitaire et secondairement de la profession d’historien public et des carrières postuniversitaires. Il s’attarde aux enjeux propres aux groupes qui, traditionnellement, ont été mal représentés dans la profession d’historien et font encore l’objet de difficultés particulières. Nous abordons autant les plaisirs que les contraintes liés au fait de devenir historien.

Il arrive souvent que les étudiants diplômés reçoivent des conseils contradictoires. Ce guide ne résoudra pas facilement ce problème. Les conseils offerts ici découlent des expériences personnelles et des connaissances accumulées avec le temps. Ils ne doivent donc pas être pris au pied de la lettre. Néanmoins, nos suggestions sont aussi le fruit de réflexions mûries et de consultations auprès d’une foule de gens. Bien que nous ayons tenté de prendre en considération une vaste gamme d’expériences et de points de vue, le lecteur doit être conscient du fait que nous n’offrons pas des solutions définitives, ni la seule et unique voie vers la réussite universitaire et la satisfaction personnelle. Nous vous invitons néanmoins à puiser dans le guide pour y découvrir des conseils utiles, à consulter à votre gré les divers chapitres qui ont trait plus précisément à votre situation (changeante), et à comparer vos expériences avec celles qui y sont décrites.

Qu’est-ce qu’un historien?

Chaque historien définit son emploi, sa profession ou sa vocation d’une façon différente. Néanmoins, tous les historiens étudient et interprètent le passé. Ils enseignent l’histoire et produisent des ouvrages qui en traitent. La plupart des historiens sont professeurs d’université et de collège; d’autres oeuvrent dans les archives, les musées, les agences gouvernementales, les syndicats, les groupes préconisant la justice sociale, les entreprises privées et les écoles secondaires. Bien que certains occupent un emploi permanent, d’autres exercent une carrière enrichissante de pigiste, évoluant à la fois en milieu universitaire et non universitaire.

Être ou devenir historien comporte de nombreuses difficultés dont certaines sont abordées en détail dans le présent guide. La profession d’historien a aussi beaucoup à offrir. Elle procure les outils et l’autorité permettant de participer à d’importants débats politiques et universitaires. Comme historien professionnel, vous pouvez consacrer une bonne partie de votre vie active à effectuer des recherches et à produire des écrits sur des aspects du passé que vous-même trouvez intellectuellement captivants. Vous avez accès aux ressources nécessaires pour mettre en lumière la riche histoire de groupes sociaux marginalisés. Vous pouvez montrer au grand public la valeur que recèle une compréhension historique des problèmes contemporains. L’historien qui occupe un emploi stable jouit de privilèges incomparables, parmi lesquels celui d’avoir une vie professionnelle caractérisée par une souplesse et une indépendance certaines, qui lui permet de continuer à apprendre tout au long de celle-ci.

Nous avons demandé à quelques collègues de nous parler des joies de la profession d’historien. Leurs réponses révèlent divers intérêts, mais aussi une même curiosité face au passé. Comme l’affirme Natalie Davis, professeure émérite à Princeton et Toronto : « Fureter dans les archives ou dans des imprimés rares et découvrir des choses surprenantes sur les gens du passé – surtout sur des personnes qui semblent difficiles à retracer. Voir se dessiner une tendance, voir comment différents éléments de la collectivité se rassemblent, déceler les lignes de faille du conflit, l’orientation du changement. Écrire sur le passé et tout en écrivant, savourer son caractère étrange et sa familiarité, se délecter en faisant vivre le passé pour les autres. »

Les remarques de nos collègues attestent d’un intérêt partagé pour la recherche et l’enseignement, d’un attrait pour les débats informés et d’un engagement constant envers le présent et le passé. Michele Johnson de l’université York explique que les historiens « lentement, parfois méticuleusement (et même péniblement), relient les unes aux autres des mailles de preuves qui finissent par former une tapisserie de questions, de récits, d’analyses, d’explications et parfois de compréhension. » Ils explorent le « pays étranger qu’est le passé », ajoute-t-elle, « inscrivent dans le paysage des repères théoriques, des embryons de thèses et de débats, et ils empruntent des voies différentes qui témoignent des définitions de plus en plus élaborées d’un précieux et estimé passé, propres à la discipline. Ils s’efforcent de dévoiler les complexités des grands et des petits procédés, de l’évolution de la collectivité et des choix personnels qui, tous ensemble, se conjuguent pour composer les diverses strates du vécu humain. Ils prennent note des grands et des petits récits des sociétés; et ils mettent le fruit de leurs réflexions à la disposition de ceux qui sont disposés à les partager avec eux. » Soulignant les plaisirs que lui procure cette activité, elle termine en disant : « Je ne peux simplement pas m’imaginer en train de faire autre chose, ni d’être ailleurs. »

Nadia Fahmy-Eid, professeure d’histoire à la retraite, de l’Université du Québec à Montréal, explique son enthousiasme constant pour la recherche historique comme « un voyage dans le temps, qu'il s'agisse du temps présent ou du temps passé. » Ainsi, elle ajoute :

« La notion de voyage et le plaisir qui y est lié sont deux éléments indissociables dans mon esprit quand il s'agit de l'histoire. Aussi bien l'histoire qu'écrivent les autres que celle que j'écris moi-même en tant qu'historienne. Écrire et lire des travaux historiques, c'est un voyage de découvertes constantes où ce que l'on connaît déjà d'un lieu familier permet de mieux comprendre les paysages nouveaux qu'on y découvre. L'histoire, pour moi, est enfin le plaisir de l'intellect, celui lié à l'acte de comprendre. À la lumière de l'histoire, mon présent de femme et de citoyenne acquiert un sens plus profond, une signification plus intense que si ce présent avait été coupé de ses liens (historiques) avec le passé. Faire de l'histoire correspond donc au besoin de savoir et au plaisir de comprendre, tous les deux réunis en une seule démarche. »

Les collègues insistent sur le double rôle de chercheur et d’enseignant que comporte le métier d’historien, et les liens entre la recherche intellectuelle, le débat éclairé et la citoyenneté active. Le professeur James Miller de l’université de la Saskatchewan souligne qu’« en tant que chercheur en histoire, les meilleurs aspects de mon travail sont l’engagement constant envers des casse-tête analytiques intéressants, et la liberté de changer mes principaux sujets de recherche en fonction des innovations méthodologiques et des nouvelles préoccupations contemporaines. Étant enseignant en histoire », ajoute-t-il, « les aspects que j’apprécie et que je chéris le plus sont la possibilité de passer mon temps à lire, à réfléchir et à discuter de sujets historiques avec des étudiants brillants. » Cet historien du Canada aime bien que sa vie professionnelle et sa vie de citoyen se chevauchent, devenant parfois inséparables.

L’historien britannique John Beattie observe, lui aussi, que « le plaisir – et le privilège – d’être historien universitaire vient du lien existant entre la recherche et l’enseignement. » Il ajoute que « la recherche historique comporte un avantage spécial, soit celui de permettre au chercheur de manipuler des documents et artefacts du passé. Ceci constitue un plaisir en soi, en raison de l’instantanéité du contact avec les gens du passé que procure cette recherche, ainsi que d’une stimulation à l’effort imaginatif qui constitue l’essence même de la recherche historique et surtout, de la rédaction historique. » « Quels que soient les documents, » termine-t-il, « la recherche historique offre un contact sensible et immédiat, constamment renouvelé avec les objets du travail. »

Plusieurs collègues soulignent combien il importe que les programmes de recherche allient l’érudition rigoureuse aux changements sociaux. L’historien spécialiste d’histoire ouvrière et vice-président (recherche) à l’université du Nouveau-Brunswick, Gregory Kealey, évoque le « plaisir qui découle d’une meilleure compréhension du passé, une compréhension qui éclaire fortement le présent et permet d’envisager un avenir différent et meilleur. En sachant que les choses ont déjà été différentes, que certains choix ont été exercés, nous constatons que, nous aussi, nous effectuons des choix et que le monde peut être différent. Il y a un certain plaisir à réaliser que le passé est complexe et que l’interprétation de l’histoire n’est jamais facile. Le plaisir d’être historien vient de l’élucidation de mystères; l’historien est un détective et son principal indice est l’autonomie dont font preuve les humains. Le plus grand plaisir consiste à découvrir l’explication la plus vraisemblable de ce qui a amené les choses à se dérouler d’une certaine façon. »

La spécialiste d’histoire des femmes Veronica Strong-Boag, de l’université de la Colombie-Britannique, souligne comment les historiennes féministes croisent contextes personnels et politiques dans leur pratique professionnelle : « C’est un vrai bonheur », ajoute-t-elle, « de constater que nous sommes payées pour accomplir quelque chose que l’on aime, élaborer des idées nouvelles et intéressantes et côtoyer des personnes intéressées à discuter de choses du passé. » Étant donné « les graves problèmes inhérents à une grande partie de la vie contemporaine (l’environnement, les guerres, le terrorisme sexuel) », elle trouve rassurant « de retourner en arrière et de constater la capacité de survie des humains en dépit des obstacles importants auxquels ils ont été confrontés; cela me donne le courage de continuer. » Elle termine en disant : « Je pense aussi que mon enthousiasme ou ma passion pour le passé m’ont permis de développer des amitiés formidables sans lesquelles je ne pourrais vivre. Elles m’ont aussi permis de développer un sens de la collectivité qui englobe toutes les régions du Canada. Je continue de croire que la compréhension de l’histoire, celle de sa propre histoire et celle des autres, est la meilleure façon d’aborder le présent et l’avenir, que les historiens forcent les gens à prendre conscience et les guident vers une vision du monde parfois plus utopique, plus saine ou plus positive. »

Dans sa réponse à notre question, l’historienne du Canada atlantique Margaret Conrad revient sur le thème d’une citoyenneté éclairée en soulignant que « le travail de l’historien et la participation à des débats sur la signification du passé constituent des éléments essentiels d’une citoyenneté active. Parce qu’on peut invoquer l’histoire pour soutenir une vaste gamme de causes, bonnes ou mauvaises, il importe que les citoyens connaissent bien ce qui s’est produit dans le passé et qu’ils soient capables de déceler les arguments qui reposent sur une distorsion ou une banalisation de l’histoire. » Comme les autres domaines des humanités et des sciences sociales, ajoute-t-elle « l’histoire aide à comprendre la place de l’être humain dans le monde. Avec la littérature, l’histoire constitue depuis longtemps le moyen par l’intermédiaire duquel on identifie, interprète et partage les valeurs sur lesquelles repose la société civile. C’est une discipline essentielle à l’évolution de la collectivité, pour encourager la prise en charge de soi, élargir nos horizons et développer des aptitudes à discerner comment la connaissance et le pouvoir s’entrecroisent dans le temps et dans l’espace. »

À l’époque de la rédaction de cette nouvelle édition du guide Devenir historien ou historienne, Craig Heron était président de la Société historique du Canada. Nous lui laissons donc le mot de la fin à propos des nombreux plaisirs que procure la profession d’historien au Canada :

L’historien est un travailleur privilégié dans la société canadienne. Il jouit de l’indépendance nécessaire pour façonner son propre travail et d’une remarquable latitude pour exercer son activité créatrice dans un milieu intellectuel diversifié et stimulant. Nous crions « eurêka! » en silence, lorsque nous découvrons un document dans une vieille caisse d’archives poussiéreuses. Nous sommes profondément exaltés lorsque nous parvenons à démêler certains liens complexes dans le comportement des acteurs du passé. Nous nous émerveillons devant les intuitions d’un chercheur dont l’analyse offre à nos travaux un cadre théorique brillant. Nous prenons plaisir à nous engager avec d’autres historiens dans notre milieu fort étendu, mais combien « tricoté serré ». Nous sommes enchantés par l’énergie des jeunes chercheurs qui s’attaquent à des projets fascinants que nous avons toujours espéré avoir le temps d’entreprendre. Nous éprouvons beaucoup de satisfaction à voir jaillir l’étincelle chez nos étudiants de premier cycle, alors que nous partageons notre connaissance du passé. Nous prenons plaisir devant les nombreuses occasions de rejoindre un public encore plus vaste, d’appliquer notre expertise en histoire aux programmes culturels et d’histoire publique, aux questions et aux controverses du jour, et de collaborer avec les mouvements qui favorisent le changement social. Nous sommes fiers des efforts que nous déployons pour stimuler la conscience populaire du passé et façonner la mémoire publique.

Même si chacun de nous a ses propres raisons de s’adonner à la recherche historique, les historiens évoluent au sein d’une vaste communauté de chercheurs. Ils apprennent des uns et des autres, effectuent des recherches ensemble, critiquent leurs écrits et débattent entre eux. Ils évaluent mutuellement leurs projets de recherche, agissent à titre de répondants des uns et des autres et siègent au sein de comités d’embauche. Ils enseignent aux étudiants et s’adressent au plus grand public. Chaque historien puise à même les travaux des autres et doit être prêt à participer à l’effort collectif de production du savoir.

L’historien universitaire ne se limite pas à simplement devenir membre de la profession, mais s’engage à faire partie de la communauté universitaire constituée d’un ensemble de chercheurs provenant de disciplines et d’horizons différents. Les historiens du Canada sont représentés par un certain nombre d’organismes qui, telle la Société historique du Canada, favorisent le débat, encouragent l’érudition historique, font la promotion de l’histoire dans les programmes scolaires, et s’efforcent de faire progresser les intérêts de la profession en exerçant leur influence auprès des pouvoirs publics et des organismes subventionnaires. Plusieurs vont au-delà des limites disciplinaires dans leurs recherches, participent à des débats et développent des réseaux intellectuels et de soutien. Nous encourageons fortement le lecteur à considérer de la manière la plus large possible la communauté scientifique et ses réseaux.

Les historiens travaillent aussi auprès du grand public. Comme au Canada l’enseignement est largement subventionné par l’État, les historiens peuvent être considérés comme des employés du secteur public. Ils partagent avec les autres enseignants la responsabilité de promouvoir le financement public de l’éducation. Dans un contexte où les coupures dans les budgets des universités sont souvent justifiées en invoquant le fait que la recherche représente un gaspillage des deniers publics, il importe que les historiens, tout comme les autres chercheurs, fassent valoir l’importance de notre enseignement et de nos recherches. Il importe de promouvoir la formation en histoire, de diffuser nos découvertes et nos interprétations auprès du grand public, et de travailler à obtenir un meilleur financement public de l’éducation supérieure, de la recherche en histoire et de la conservation des sites historiques. Les historiens ne sont pas des chercheurs solitaires, situés à l’abri dans leur tour d’ivoire; ils ont des obligations en tant que professionnels et citoyens.

L’existence des historiens ne se limite pas à se nourrir, dormir et rêver d’histoire. Ceux-ci ont bien d’autres intérêts, loyautés et responsabilités. Il reste que la carrière d’historien est exigeante, qu’elle nécessite un solide engagement, une grande curiosité intellectuelle, de l’autodiscipline et de la persévérance. Elle comporte aussi des compensations d’une valeur inestimable : l’autonomie professionnelle, la réussite intellectuelle, un statut social et un travail satisfaisant. Ce guide offre des conseils et présente des pistes à tous ceux qui souhaitent se familiariser avec les rudiments du métier et entreprendre une carrière d’historien.